Carspach: le Kilianstollen, galerie allemande de la Première Guerre Mondiale
Ce site a été découvert lors de travaux d’aménagement routier réalisés sous la maîtrise d'ouvrage du Conseil Général du Haut-Rhin. Des sources historiques et un monument commémoratif indiquaient la présence d’une galerie souterraine dénommée Kilianstollen (Galerie Kilian) sur le tracé de cette déviation. En 2007, un diagnostic archéologique réalisé par le Pôle d’Archéologie Interdépartemental Rhénan (PAIR) permet d’identifier les vestiges de tranchées allemandes de première ligne, ainsi qu'un escalier d’accès à une galerie. Les profondeurs d’observation étant limitées lors de cette opération, le tracé précis du Kilianstollen n'avait pas pu être déterminé. En octobre 2010, lors des travaux de terrassement, la découverte de planches de bois suivie d'une fouille ponctuelle ont abouti au dégagement de cette galerie en bois extrêmement bien conservée. Ces premières observations ont permis la prescription de cette fouille par les services de l'État. La fouille archéologique de ce site exceptionnel, a été menée par le PAIR du 13 septembre au 10 novembre 2011.
Le Kilianstollen
Sur le flanc de la colline du « Lerchenberg », la galerie Kilianstollen se situe au niveau de la première ligne de front allemande, fixée à l’ouest d’Altkirch entre 1914 et 1918. Il s'agit d'un abri souterrain de grande capacité (capacité théorique de 500 soldats), construit début 1916. Réaménagée jusqu’à la fin de la guerre, la galerie orientée nord/sud parallèlement aux tranchées mesure environ 125 m de long, 1,10 m de large pour 1,70 m de haut. Elle a été construite en sape horizontale entre 3,5 et 6 m de profondeur, selon des techniques de travail minier. De nombreux escaliers assurent la liaison avec l'extérieur : à l’ouest ceux-ci donnent accès aux tranchées de première ligne et à l’est à un chemin creux. La galerie était chauffée par des poêles à bois, alimentée en électricité et raccordée au téléphone. On y retrouve lits, tables, banquettes, chaises, armoires, étagères et un double plancher permettant l’écoulement des eaux d’infiltration. Lors des bombardements français, les soldats pouvaient y trouver refuge.
Des recherches au Hauptstaatarchiv à Stuttgart (Allemagne, Bade-Wurtemberg) ont permis de retrouver plusieurs documents concernant la construction de la galerie en 1916 (plan, inventaires, plan de travail) qui complètent les observations de terrain.
Le 18 mars 1918
Dans la matinée du 18 mars 1918, l'artillerie allemande pilonne les lignes françaises à l’aide d’obus à gaz pour faire diversion dans le cadre de l’offensive allemande en préparation en Picardie. Suite à ce bombardement, l’artillerie française réplique l'après-midi, concentrant ses tirs sur le Kilianstollen. La plus grande partie de la 6e Compagnie du 94e Régiment d'Infanterie de Réserve (Reserve Infanterie Regiment 94) trouve refuge dans la galerie considérée comme sûre avec ses seize accès et son implantation entre 3,5 et 6 m de profondeur. Vers 13h30, après avoir essuyé trois tirs successifs, la partie sud de la galerie où la couche de terre est la plus mince, s'effondre sur environ 60 m. Trente-quatre soldats sont ensevelis et dix sont blessés suite à l’éboulement.
Dès la tombée de la nuit, les soldats allemands tentent une opération de sauvetage afin de libérer les hommes bloqués dans la galerie. Seuls deux survivants ont pu être secourus, mais ils n'ont pas survécu à leurs blessures et sont morts peu de temps après : le premier lors de son transfert à l'hôpital, le second après un mois d'hospitalisation. Treize corps ont pu être évacués et sont aujourd’hui en partie inhumés dans le cimetière militaire allemand d’Illfurth. Les recherches furent interrompues à cause des contraintes techniques (présence de terre dans la galerie effondrée, difficulté d'accès et de progression, poursuite des combat). Enfin, le 4 avril, le régiment est relevé et envoyé dans les Flandres au Mont Kemmel.
Les fouilles archéologiques ont révélé les vestiges de la galerie effondrée (au niveau de deux escaliers d’accès) et de l’opération de secours. Certains tronçons ont fait l’objet d’un étaiement permettant la consolidation de la galerie pendant cette opération. Les vingt-et-un corps ont tous pu être retrouvés. Enfin, il apparaît que la galerie a fait l’objet de réaménagements après l’effondrement du 18 mars 1918 qui permettent d’envisager son occupation, peut-être jusqu’à la fin de la guerre. Certains tronçons ont ainsi été réutilisés en abris indépendants qui ne communiquaient plus. Un escalier supplémentaire a même été implanté et les communications avec les parties effondrées ont été obstruées. Enfin, les traces d’un incendie ont également pu être observées alors que la galerie était en grande partie envahie par de l’eau.
Les monuments funéraires
Afin de rendre hommage aux 21 soldats piégés dans la galerie, trois monuments furent érigés : un premier en bois dès mars 1918 à proximité d’une des entrées de la galerie, un second en pierre qui n’a pu être daté (Première ou Seconde Guerre Mondiale) et un troisième également en pierre portant les noms des vingt-et-un disparus qui a été inauguré le 27 mai 1962. Ce-dernier monument, situé sur le tracé de la déviation, a aujourd’hui été déplacé dans le cimetière militaire d’Illfurth (Haut-Rhin). Plusieurs éléments du premier monument en pierre ont également été retrouvés lors de la fouille.
Les soldats tués lors de cet évènement du 18 mars 1918, initialement inhumés à Wittersdorf (Haut-Rhin), reposent aujourd’hui en partie dans le cimetière militaire allemand d’Illfurth aménagé en 1920.
Que deviendront les corps retrouvés ?
Par son enracinement dans la mémoire collective locale et la présence de corps de soldats dont l’identité est connue, le site est un lieu de mémoire chargé d’histoire qui demande à être traité avec respect et dignité. Pour chaque corps de soldat retrouvé, le service des sépultures français a été contacté, celui-ci a dressé un procès verbal de découverte de corps détaillant l'individu et les objets qui l'accompagnent. Ils seront ensuite étudiés par les scientifiques du PAIR, puis remis au service des sépultures français qui les restitueront à leurs homologues allemands du Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge.
Si un soldat est identifié, des recherches seront entamées afin de retrouver les familles pour leur restituer le corps et permettre une inhumation dans le caveau familial, si la famille le souhaite. Dans le cas contraire, où si l’individu n’a pas pu être identifié, l’inhumation sera réalisée dans le cimetière militaire allemand d’Illfurth.
La valorisation des découvertes
Face au caractère exceptionnel de ces vestiges et à leur très bon état de conservation, le PAIR travaille en collaboration avec le Conseil général du Haut-Rhin à la conception d'actions et de supports destinés à restituer les résultats de la fouille au plus grand nombre. Un reportage vidéo est actuellement en cours de réalisation. Un tronçon de galerie a également été prélevé afin d’être valorisé dans un espace d’exposition. D'autres projets permettront également de partager ses découvertes avec le plus grand nombre (rencontres, publications, expositions, etc.).
L’archéologie des conflits récents
Comme dans d'autres régions françaises du nord et de l'est de la France, l'archéologie alsacienne est confrontée aux vestiges des conflits récents. Ces derniers font maintenant partie intégrante du champ chronologique de l'archéologie et plusieurs publications et colloques ont confirmé la pertinence de ce type d’approche.
Autour de ce site de fouilles de la Première Guerre Mondiale, une coopération avec le service de déminage de la Sécurité Civile, une agence de sécurité et la Gendarmerie Nationale a permis de prévenir les risques de violation des sépultures, de pillage du matériel militaire et des objets de la vie quotidienne ainsi que ceux liés à la présence d’engins explosifs. Tout au long des fouilles, le site a fait l’objet d’une surveillance continue.
L’archéologie préventive
La fouille de Carspach est faite dans le cadre de l’archéologie préventive. Celle-ci désigne l’ensemble des investigations archéologiques menées lorsqu’un terrain va faire l’objet d’importants travaux en sous-sol susceptibles de porter atteinte à des vestiges d’anciennes occupations. Ces travaux sont réalisés sous la tutelle des services du Ministère de la Culture et de la Communication. Les archéologues travaillent en étroite collaboration avec les aménageurs, dans le cas présent le Conseil Général du Haut Rhin, qui intègrent dans leur calendrier et leur budget le temps de détection, de fouille, d’étude ou d’éventuelle sauvegarde des vestiges mis au jour.
Dépliant de présentation du Kilianstollen (version française, 20 novembre 2011) (999 Ko, PDF)
Vue aérienne de la fouille (Photo J. Ehret). | |
Vue générale d’un tronçon de galerie (Photo M. Landolt, PAIR). | |
Escalier d’accès à la galerie (Photo A. Bolly, PAIR). | |
| Détail de l’intérieur de la galerie lors de sa découverte en 2010 (Photo M. Landolt, PAIR). |
| Tronçon de galerie effondré le 18 mars 1918. On distingue deux fusils Mauser et une cartouchière accrochés contre une paroi (Photo M. Landolt, PAIR). |
| Vestiges de l’opération de sauvetage (étaiement en bois) avec une partie de la galerie effondrée à l’arrière plan (Photo M. Landolt, PAIR). |
| Pistolet Luger P08 d’artillerie dans son étui (Photo M. Landolt, PAIR). |
| Objets retrouvés sur le sol dans une partie de la galerie abandonnée après l’effondrement du 18 mars 1918. De bas en haut : étui de pelle, cartouchière, arrache botte et marteau (Photo A. Bolly, PAIR). |
| Deuxième monument en pierre reconstitué après repositionnement des fragments (Photo M. Landolt, PAIR). |
| Vue générale d’un tronçon de la galerie avec un escalier d’accès incendié après l’abandon de la galerie (Photo M. Landolt, PAIR). |
























